15 septembre
Depuis sa cage de verre, il l’observe. Aujourd’hui, elle s’est installée tout au bout de la rangée des sièges jaunes en plastique moulé. Et comme les autres matins, elle a posé à ses pieds son antique sac à ouvrage, d’où elle a tiré un tricot bleu. A présent, ses mains s’agitent et font cliqueter les longues aiguilles, tandis que ses lèvres remuent, comme si elles psalmodiaient une prière… Le fil bleu qui s’enroule autour de ses doigts lui rappelle vaguement un tableau vu autrefois dans son livre d’histoire : il représentait, lui semble-t-il, trois vieilles femmes filant le destin des hommes, les Parques, ou les Moires grecques… A cette époque, passionné de mythologie, il connaissait leur nom par coeur : il y avait Klotho, la Fileuse qui tisse le fil de la vie, Lakhesis, la Répartitrice, qui le déroule… mais comment s’appelait la troisième, celle qui le coupe? Il s’était dit qu’il chercherait pourtant, mais il a oublié, et ça l’agace.
Soudain, la voix chantante de Clémentine, sa collègue réunionnaise, le tire de sa rêverie :
– Si elle n’avait pas, au bas mot, soixante ans de plus que toi, on pourrait croire que tu en es amoureux !
Il sursaute et hausse les épaules. Il l’aime bien, Clémentine, avec son visage lisse toujours souriant, ses tresses africaines et sa poitrine opulente sur laquelle il poserait volontiers sa tête, les jours de déprime, en tout bien tout honneur, bien sûr : Clémentine, pourrait être sa mère.
Elle lui ébouriffe les cheveux en riant avant de se remettre au travail : une rame de métro est annoncée par le haut-parleur, et les voyageurs pressés s’agglutinent à nouveau devant le guichet pour acheter leur titre de transport… Sauf les fraudeurs, évidemment, qui sautent par-dessus le tourniquet, au grand dam de Clémentine, qui les interpelle parfois, mais pas aujourd’hui : trop de monde.
Pendant quelques minutes, délivrer les carnets de tickets, indiquer les trajets l’absorbent entièrement et il ne pense plus à la vieille femme qui tricote sur son siège en plastique. Enfin le flot de voyageurs se tarit, il peut relever la tête… et demeure interdit lorsqu’il constate qu’elle n’est plus là : à sa place seul demeure le sac à ouvrage, d’où s’échappe un long fil bleu, dans lequel les passants se prennent les pieds en maugréant.
Tous les sens en alerte, il se penche en avant en s’efforçant de suivre du regard le fil qui s’étire à travers la station, et il la découvre enfin, immobile, juste au bord du quai, son tricot bleu serré contre sa poitrine. Que fait-elle ? Il sent le regard de Clémentine sur sa nuque. Elle a suivi son regard et ne pense plus à se moquer.
– Tu devrais peut-être aller voir ? suggère-t-elle.
Le jeune homme ne se le fait pas dire deux fois. Il se lève, pousse la porte au fond de la cabine et débouche à son tour sur le quai. Il fait quelques pas et, machinalement, ramasse la pelote de laine qui a roulé hors du sac. Sans s’occuper des voyageurs qui le bousculent, il se dirige vers la vieille femme. Arrivé derrière elle, il pose sa main sur son épaule, surpris de la sentir si frêle. Elle tressaille, sans se retourner. Quêtant l’approbation de Clémentine qui ne l’a pas quitté des yeux, il s’adresse à elle :
– Madame ? Vous allez bien ? Il ne faut pas rester ici, c’est dangereux, vous pourriez vous faire bousculer et tomber sur les rails.
Le regard dans le vague, la vieille femme ne répond pas. Alors il lui passe un bras autour des épaules et l’éloigne doucement de la bordure du quai.
Enfin elle lève vers lui des yeux pleins de larmes.
– C’est à cause de la voix, vous comprenez ? Ils ont changé la voix !
Il contemple son visage ridé sans comprendre et se tourne vers Clémentine qui, d’un coup de menton, lui désigne la rangée de sièges et le sac à ouvrage abandonné :
– Venez, on va s’asseoir, vous allez me raconter…
Ensemble ils se dirigent vers les sièges en plastique. Il enroule le fil bleu autour de la pelote, foudroyant du regard ceux qui le piétinent, et c’est comme s’il remontait le cours du temps. Une fois assis à côté d’elle, il replace la pelote dans le sac, puis il prend entre ses mains les mains ridées de la vieille femme, s’étonne de les trouver si froides :
– Expliquez-moi…
La vieille femme a sorti de la poche de son manteau un mouchoir blanc et s’essuie les yeux :
– C’est à cause de la voix, reprend-elle. Avant, c’était la voix d’Armand qui faisait l’annonce. Armand, c’est mon mari. Enfin, c’était : il est mort le mois dernier. Alors j’ai pris l’habitude de venir ici de temps en temps, pour entendre sa voix… ça me donne l’illusion qu’il est encore là, vous comprenez. Mais maintenant…
Elle s’interrompt pour se moucher discrètement.
Il contemple son visage et soudain, il comprend : l’annonce qui ponctue l’arrivée des métros dans la station : « Direction Porte Dauphine, prochain train dans une minute. » Hier encore, c’était une voix d’homme qui la diffusait, et ce matin, c’était une voix de femme ! Il l’a même fait remarquer à Clémentine, en lui disant que c’était tout de même plus sexy… Mais à présent, face au visage défait de la vieille femme, il a presque honte… D’autant plus que la vieille femme reprend, résignée :
– Il avait une belle voix, Armand ! Une voix de baryton. Il aurait pu être chanteur, vous savez ? Chanteur d’opéra. Mais ses parents n’ont pas voulu : ce n’était pas un métier sérieux, d’après eux. Alors il a fait autre chose… Mais il l’a toujours regretté.
Le jeune homme réfléchit. Il jette un coup d’oeil à sa collègue qui, tout en distribuant ses titres de transport, semble l’encourager derrière sa vitre, et se lance :
– Il y aurait peut-être un moyen…
La vieille femme le dévisage sans comprendre.
– Il doit bien y avoir encore quelque part un enregistrement de l’annonce avec la voix de votre mari, poursuit-il. Et si je parvenais à me le procurer ? Je pourrais vous l’apporter, et comme ça, vous pourriez l’écouter quand bon vous semble.
La vieille femme le fixe, incrédule :
– Vous pourriez faire cela ?
– Et pourquoi pas ? Donnez-moi juste quelques jours, et votre adresse, aussi. Je vais voir ce que je peux faire.
La vieille femme sourit timidement. Elle tire de son sac un portefeuille d’où elle extrait une carte de visite qu’elle tend au jeune homme : Monsieur et Madame Leprêtre Armand, 12 rue de Courcelles.
– C’est à deux pas, précise-t-elle. Je vous attendrai. Mais si vous ne parvenez pas à vous procurer l’enregistrement, je ne vous en voudrai pas, vous savez…
A présent, elle se lève, s’apprête à ranger dans son sac son portefeuille, et contemple le tricot bleu, tristement.
– C’était pour mon mari… Je ne sais pas pourquoi je le continue puisqu’il n’est plus là. Peut-être que ça me donne l’illusion d’être encore… comment dirait-elle, ma petite-fille ? Reliée à lui ? Non, ce n’est pas ce mot-là…
– Connectée ? suggère le jeune homme.
– Oui, ça doit être cela. Sauf qu’un jour, il faudra bien que je coupe le fil, que je me déconnecte… A bientôt, et merci !
Avant de regagner sa cabine où l’attend Clémentine, il regarde s’éloigner la frêle silhouette, bientôt aspirée par la foule indifférente et pressée.
24 septembre
Debout devant la lourde porte de chêne, sur le palier de cet immeuble cossu, la main sur la sonnette, il hésite, vérifie encore une fois le nom sur la carte que lui a remise la vieille
femme presque dix jours auparavant : M. et Mme Leprêtre, c’est bien là. Il appuie, écoute le timbre résonner longuement dans un appartement qu’il imagine immense, lui qui vit en banlieue, dans une chambre de bonne. Rien ne se produit. Il sonne, sonne encore, se dit qu’il aurait dû téléphoner à la vieille femme, s’assurer qu’elle était bien chez elle… Enfin il entend un pas léger derrière la porte, et, serrant contre sa poitrine l’enveloppe dans laquelle Clémentine a glissé l’enregistrement de la voix, se compose un sourire de circonstance. Mais lorsque la porte s’entrouvre… surprise : ce n’est pas la vieille femme qui se tient devant lui, mais une toute jeune fille ! Sa petite-fille, peut-être ?
– C’est à quel sujet ? questionne-t-elle, sans pour autant ouvrir en grand la porte retenue par une chaîne de sûreté.
– Je… j’ai quelque chose pour madame Leprêtre, bredouille-t-il, désarçonné par cette apparition. Un enregistrement que je devais lui remettre…
Le visage de la jeune personne se fige, elle hésite, ouvre enfin la porte :
– Vous êtes le jeune homme du métro ? Ma grand-mère m’avait parlé de vous… Elle vous attendait…
Surpris par le ton de la jeune fille et par l’usage de l’imparfait, il pénètre dans l’appartement et se tient à présent dans un petit salon beaucoup moins vaste que ce qu’il avait imaginé. Serrant toujours l’enveloppe sur sa poitrine, il demande :
– Madame Leprêtre n’est pas là ?
La jeune fille le dévisage, encore indécise, et se décide enfin :
– Ma grand-mère est décédée la semaine dernière. Elle est partie… rejoindre mon grand-père. Volontairement, semble-t-il.
– Vo… volontairement ? bredouille le jeune homme, abasourdi.
– Oui, elle a pris des médicaments et a laissé une lettre dans laquelle elle explique son geste. Mes grand-parents étaient très proches l’un de l’autre, vous savez. Depuis le décès de mon grand-père, elle n’allait plus très bien, elle disait toujours qu’elle voulait le rejoindre…
Un monde s’écroule autour de lui : il arrive trop tard ! Cela fait presque une semaine que Clémentine, qui connaît tout le monde dans les bureaux, lui a remis l’enregistrement, mais par paresse ou par timidité, il a repoussé plusieurs fois le moment de venir…
Comme si elle devinait son trouble, elle lui sourit tristement :
– Vous ne devez pas vous sentir coupable : elle voulait partir, de toute façon. Elle disait que, depuis la mort de mon grand-père, sa vie à elle ne tenait plus qu’à un fil…
Il acquiesce. Mais, au moment où il regagne le palier, juste avant que la porte ne se referme, son regard se pose sur le fauteuil qu’il aperçoit derrière la jeune fille : sur l’accoudoir repose le tricot bleu inachevé, le tricot bleu dont le fil a été coupé.
Déconnecté…
Alors, en un éclair, alors que la porte se referme, cela lui revient :
« Atropos… murmure-t-il pour lui-même. »
Le nom de la troisième Moire. L’Inflexible, celle qui coupe le fil de la vie…
