Il est des histoires locales qui méritent d’être mieux connues. Celle de Jean Lhospied en fait partie. Instituteur, résistant, fondateur de presse — cet homme dont le nom est gravé sur une rue de Champvert a joué un rôle discret mais décisif dans la vie démocratique de notre département. Et tout a commencé à quelques kilomètres de Decize.

Un instituteur de Champvert au cœur de la Résistance
Né en 1900 à Pougues-les-Eaux, fils d’un maçon, Jean Lhospied étudie à l’École Normale de Varzy, devient instituteur puis directeur de l’école primaire de Champvert. C’est là qu’il enseigne à partir de 1931, là qu’il milite au Syndicat National des Instituteurs, là qu’il s’engage au Parti Socialiste SFIO dont il devient secrétaire fédéral en 1936.
Mobilisé en septembre 1939 comme pilote de chasse, il rentre à Champvert après la défaite et la démobilisation. Il aurait pu, comme tant d’autres, se tenir à l’écart. Il choisit le contraire.
Dès 1941, il entre en contact avec le mouvement Libération-Nord, rejoint le résistant syndicaliste Georges Lapierre, et commence à organiser clandestinement les instituteurs nivernais. À Decize, le mouvement est représenté par Marcel Civade, receveur des contributions indirectes. Les liaisons avec Paris sont assurées par son fils, Jean Lhospied fils, étudiant dans la capitale — jusqu’à son arrestation par la Gestapo fin 1942. Déporté à Buchenwald, dans un camp d’internement d’où il ne reviendra pas.
Le Moulin de la Fougère, berceau d’une presse libre
En juillet 1943, Jean Lhospied franchit un pas supplémentaire. Avec l’aide d’un ancien élève, Marcel Perrin, et la complicité du propriétaire du Moulin de la Fougère à Champvert, Jean Clément, il commence à tirer clandestinement un journal ronéotypé. La machine est vieille, l’encre capricieuse. Les tirages se font la nuit. Le journal s’appelle La Nièvre Libre.

Entre 2 000 et 3 000 exemplaires circulent chaque mois, de mains en mains, dans les réseaux de résistants et de sympathisants. Les numéros appellent à la prudence, dénoncent les collaborateurs dans une rubrique intitulée Au Pilori, et détaillent le programme de la Résistance : libérer le pays, rétablir la République, juger les traîtres, reconstruire.
Lhospied signe ses articles sous le pseudonyme « Dubois ». En avril 1944, les Allemands remontent sa piste — ils perquisitionnent d’abord chez un garagiste de Decize qui porte vraiment ce nom, puis au Moulin de la Fougère. Lhospied passe la main et rejoint le maquis Bernard, dans le Morvan. Le journal continue de paraître jusqu’à la Libération.
De La Nièvre Libre au Journal du Centre
Le 18 août 1944, les responsables de la Résistance nivernaise décident que les locaux et les machines du journal collaborationniste Paris-Centre seront mis sous séquestre et confiés aux mouvements résistants. Jean Lhospied est nommé directeur du nouveau quotidien, qui prend le nom de La Nièvre Libre avant de devenir, quelques semaines plus tard, Le Journal du Centre.
Ce titre, né d’une feuille clandestine imprimée dans un moulin entre Champvert et Decize, deviendra l’un des journaux régionaux les plus lus de Bourgogne. Il atteint 47 000 exemplaires en 1967, année où Jean Lhospied est élu sénateur de la Nièvre.
Il décède à Nevers le 25 mai 1983. La commune de Champvert a depuis donné son nom à l’une de ses rues. Une plaque apposée sur le mur de l’ancienne école rappelle que son fils est mort en déportation.
Un héritage qui nous appartient
Le Journal du Centre trouve ses racines dans le Sud-Nivernais. C’est ici, entre Champvert et Decize, qu’est née cette aventure de presse libre — dans un moulin, la nuit, avec une vieille ronéo et beaucoup de courage.
Aujourd’hui, une antenne existe toujours rue de la République. Pour beaucoup de Decizoises et de Decizois, elle représente bien plus qu’une adresse et une devanture atypique: c’est le premier contact avec l’actualité locale, un lien quotidien avec la vie du territoire, un repère.
C’est pourquoi les récentes annonces économiques du groupe Centre France en ce printemps 2026 — 152 suppressions de postes à l’échelle du groupe — nous touchent particulièrement ici. Ce journal fait partie de notre patrimoine. Nous espérons sincèrement que ses pages continueront de vivre ici et ailleurs et que l’information de proximité trouvera les moyens de traverser cette période difficile.
Une pensée particulière va à l’agence de Clamecy, dont la fermeture est annoncée. Et à tous les journalistes, secrétaires et correspondants du Journal du Centre qui font ce travail avec passion.
C’est une histoire qu’il est bon de se rappeler.
Sources : Archives départementales de la Nièvre (cote 999 W 62) — Dictionnaire Biographique du Mouvement Ouvrier — Roger Jaillot, Sud-Nivernais n°6, 9 novembre 1990. — https://maitron.fr/lhospied-jean-lhospied-elie-jean/

