Quand on pense à la laïcité, on la voit comme une spécificité française, héritage des Lumières et de la Révolution… Pourtant, son histoire est plus complexe qu’il n’y paraît. À l’occasion des 120 ans de la loi de 1905, Valentine Zuber, historienne et directrice d’études à l’École pratique des hautes études, revient sur les origines de ce principe lors d’une conférence à Decize le 10 novembre 2025.
Devant un cinquantaine de participants venus en nombre ce lundi soir – veille de 11 novembre – Valentine Zuber est accompagnée par Frédéric Orobon, enseignant à l’INSPE de Bourgogne et Justine Guyot, Maire de Decize. la conférencière commence en déconstruisant l’image d’Épinal: la laïcité n’est pas une invention française et elle est le fruit d’une longue construction politique et sociale.




La laïcité avant la France : États-Unis et Mexique en précurseurs
Contrairement à une idée reçue, la France n’a pas été le premier pays à instituer une séparation entre les Églises et l’État ! Aux États-Unis, dès 1789, le Premier amendement de la Constitution interdit d’établir une religion officielle. Thomas Jefferson, dans une lettre aux baptistes de Danbury en 1802, utilise pour la première fois l’expression « un mur de séparation entre l’Église et l’État ». Le Mexique, quant à lui, inscrit la laïcité dans sa Constitution dès 1857, puis la renforce en 1917 après des décennies de conflits avec l’Église catholique.
En France, c’est l’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 qui pose les premières bases juridiques : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi ».
Mais à cette époque, le clergé catholique gère encore l’état civil, l’éducation et une partie des œuvres sociales (les hôpitaux). Il faudra attendre la Révolution et la création de l’état civil laïque en 1792 pour que l’État commence à reprendre ces prérogatives : les actes de naissance, de mariage, de décès, se feront désormais à la mairie et non plus à l’église, afin d’éviter toute discrimination religieuse.
La IIIe République et la construction de la laïcité moderne
La laïcisation de la société française démarre alors véritablement sous la IIIe République. Les lois scolaires de Jules Ferry, votées en 1881 et 1882, rendent l’école primaire gratuite, obligatoire et laïque. L’objectif est clair : former des citoyens éclairés, émancipés et attachés aux valeurs républicaines. L’instruction civique y est placée au cœur des programmes, devant même les enseignements traditionnels, comme les maths ou le français ! En 1886, la laïcisation s’étend aux hôpitaux et aux prisons, marquant une volonté de neutraliser progressivement l’espace public. Une période de cohabitation s’installe entre le clergé et l’État, des circulaires prudentes sont émises pour ne pas troubler l’ordre, grosso modo, on y va prudemment, en retirant progressivement les croix des écoles pendant les vacances d’été par exemple, en toute discrétion !
La loi de 1905, préparée notamment par Aristide Briand et soutenue par Jean Jaurès, achève ce processus en instaurant la séparation des Églises et de l’État. « La République ne reconnaît ni ne salarie aucun culte », proclame son article 2.
Jean Jaurès, figure majeure de cette période, voit dans la laïcité un outil d’émancipation : « La laïcité, c’est l’émancipation. Elle est la condition de la liberté de conscience et de l’égalité des droits ». C’est aussi une période aux enjeux sociaux forts, la loi sur la laïcisation, au centre des débats, a permis par son instauration d’avancer sur des avancées cruciales pour les Français : Retraites, égalité, justice …
Les édifices religieux, nationalisés pendant la Révolution, restent propriété de l’État, qui en assure l’entretien. Une décision qui, encore aujourd’hui, pèse sur les budgets des collectivités ayant la charge de leurs églises, cathédrales etc. « Il aurait été possible de rendre ces édifices aux cultes » souligne Valentine Zuber, mais il n’en sera rien !
Les exceptions à la règle : Alsace-Moselle, Guyane et autres particularités
Avant la loi de 1905 sur la laïcité, le concordat de 1801 s’applique en France, celui-ci émet en préambule : « Le Gouvernement de la République française reconnaît que la religion catholique, apostolique et romaine, est la religion de la grande majorité des citoyens français ». La loi de séparation des Églises et de l’État de 1905 met fin à ces prérogatives.
Toutefois, la France compte plusieurs exceptions au principe de laïcité. En Alsace-Moselle, le concordat de 1801 est toujours en vigueur ! Quatre cultes (catholique, luthérien, réformé, juif) y sont reconnus et financés par l’État, la décision a été maintenue par le Conseil d’État récemment. Cette situation, héritée de l’annexion allemande entre 1870 et 1918, a été maintenue après le retour de ces territoires à la France en 1918. En Guyane, une ordonnance de Charles X du 27 août 1828, toujours en application, permet également le financement public du culte : les curés sont donc payés par la collectivité, même si les financements ne cessent de décroître dans cette direction.
Autre exception : la loi Debré de 1959, qui autorise le financement public des écoles privées, souvent catholiques. L’enseignement privé en France, qui scolarise 17% des élèves (plus de deux millions d’élèves) dans 7 500 établissements sous contrat, est financé « à 75% par la puissance publique ».
Enfin, l’État continue de gérer les retraites des prêtres, un héritage de la Révolution et de la nationalisation des biens du clergé.
1989-2004 : le voile et la redéfinition des limites de la laïcité
Le débat sur la laïcité prend un nouveau tournant en 1989, lorsque trois collégiennes de Creil sont exclues pour avoir refusé d’enlever leur voile en classe. Le Conseil d’État, saisi par le ministre de l’Éducation nationale, estime alors que « le port de signes religieux n’est pas incompatible avec la laïcité, sauf trouble à l’ordre public ». Mais en 2004, une loi interdit le port de « signes religieux ostensibles » dans les écoles publiques, marquant un durcissement du principe de neutralité. C’est la première fois que le principe de laïcité s’étend aux usagers du service public, auparavant il ne concernait que les fonctionnaires. La laïcité devient alors un créneau pour certaines politiques et ne cessera dès lors d’être instrumentalisée.






Pourquoi la laïcité reste-t-elle un sujet sensible ?
Valentine Zuber nous indique: « La laïcité n’est pas une valeur en soi, mais un cadre juridique et politique qui permet l’égalité et la coexistence des libertés dans un espace commun ». Elle garantit la liberté de conscience, l’égalité devant la loi et la neutralité de l’État. Elle est avant tout un outil de paix sociale, permettant de dépasser les clivages religieux pour construire un vivre-ensemble républicain.
Pourtant, les débats persistent : comment concilier neutralité de l’État et liberté de manifestation religieuse ? Comment gérer les héritages historiques sans remettre en cause le principe d’égalité ?
La laïcité: un principe vivant
120 ans après la loi de 1905, la laïcité reste un pilier de la République, mais aussi un sujet de débat. Entre héritages historiques et exceptions locales, elle continue de structurer notre société. Comme l’a rappelé Valentine Zuber, la laïcité n’est pas figée : « elle évolue avec la société, tout en préservant son objectif premier – permettre à chacun de vivre librement ses convictions, dans le respect de l’autre et de la loi. »
